Les
yeux sans les Bleus
L’Euro 2016, c’est parti. Les Yeux sur les Bleus aussi. Bienvenue sur le blog
qui tâchera de vous narrer chaque jour le feuilleton de l’équipe de France, en
dépit de l’épaisseur du bunker dans lequel elle va être enfermée pendant
un mois.
Ceci n’est pas Adil Rami, mais un tracteur en train
de tondre une pelouse de Clairefontaine. AFP PHOTO / FRANCK FIFE
Avant toute chose, avant que le bazar commence, nous tenons
à exprimer ici notre sympathie, et souhaitons adresser de sincères vœux de
courage et de patience à ceux que le football indiffère, voire indispose.
Le mois qui vient risque d’être extrêmement pénible pour vous, surtout si
l’équipe de France a l’impolitesse de tarder à se faire éliminer du
tournoi. Un conseil, vu ce qui risque de les saturer du 10 juin au 10
juillet : éteignez tous vos écrans au cours de cette période. Encore pardon
pour le dérangement. Passez un beau début d’été.
A ceux qui sont toujours parmi nous, bienvenue. Vous
être en train de lire Les Yeux sur les Bleus, le blog du Monde qui
tâchera tous les matins de vous décrire le quotidien de l’équipe de
France, de vous raconter les bribes qui échappent aux caméras de
télévision, et de retranscrire fidèlement les propos entendus dans les
couloirs, en conférence de presse, en zone mixte ou dans l’intimité des
chambres des Bleus au château de Clairefontaine, même si ça risque d’être
plus compliqué.
En ce qui concerne le titre, Les Yeux dans les
Bleus était déjà pris, et de toute façon, depuis que Stéphane Meunier a réalisé le meilleur documentaire sportif de tous les
temps (selon Bixente Lizarazu, et à peu près tous les amateurs de
football en France), raconter la vie des Bleus de l’intérieur est devenu
impossible, à moins d’être soi-même un joueur de l’équipe de France, ce qui
n’est pas encore notre cas.
Personne ne fera jamais mieux que Les Yeux dans les
Bleus, parce que personne n’aura plus jamais les yeux dans les Bleus. Nous
nous contenterons donc de les garder sur eux autant qu’on
pourra. Mais pour ne rien vous cacher, le risque existe que notre affaire se
transforme au fil des jours en Les Yeux sans les Bleus, tant
la bunkérisation de l’équipe de France, que l’on peut aujourd’hui estimer
nécessaire pour diverses raisons, semble irréversible et incontournable.
LE BALLET DES CRS
Voilà, nous sommes le 10
juin, la compétition débute. Fini, les opérations séduction en public et
les entraînements à huis ouvert (c’est l’inverse du huis clos) qui ont
rythmé la préparation. Place à la protection, indice maximal. Clairefontaine,
le QG des Bleus, déjà l’un des lieux les plus inaccessibles de France en temps
normal, en est désormais l’un des plus sécurisés. Des agents aux mines
dissuasives empêchent tout écart du chemin balisé vers l’auditorium où se
déroulent les austères conférences de presse, et on a déjà vu un confrère
britannique se faire instamment prier d’effacer la photo qu’il avait prise de
la Coupe du monde géante qui trône au milieu du domaine, au motif que « ce
sont les consignes ». Les paris sont ouverts pour savoir qui perdra son
accréditation en premier pour avoir tenté de s’approcher un peu trop près du
château où vivent les Bleus.
Patrice Évra en grande conversation avec un ballon, le 9
juin 2016. AFP PHOTO / FRANCK FIFE
En raison du règlement de l’UEFA, qui impose aux
équipes une certaine proximité du stade 24 heures avant leur match, les 23
joueurs français et le staff ont passé la nuit dernière à Paris, du côté de
Cour Saint-Émilion (12e arrondissement), dans un hôtel chic et sans
âme où le café coûte 4 euros, décoré d’étonnantes sculptures de simili King
Kong en colère. Là encore, policiers à chaque coin de rue, fouille des sacs et
palpation corporelle avant de pouvoir pénétrer dans l’hôtel, où les chances de
croiser un joueur sont aussi grandes que celles de voir l’Albanie remporter
l’Euro.
A l’extérieur, quelques dizaines de badauds attendaient les
Bleus avant leur départ pour l’entraînement – d’autres n’étaient là que
pour le groupe de métal Iron Maiden, qui dormait dans ce même hôtel avant un
concert parisien. Ils ont surtout entendu des sirènes et été témoins
du ballet auquel se sont livrés les CRS pour bloquer tous les accès
menant à l’établissement, alors qu’un groupe de manifestants anti-loi El Khomri
et anti-plein d’autres choses déambulaient à proximité.
HUGO LLORIS ET LA GRÈVE
Au Stade de France, quelques heures plus tard, les
journalistes ont eu droit à quinze malheureuses minutes de l’entraînement des
Bleus – les premières, celles où il ne se passe évidemment rien –, le temps
pour les caméras d’enregistrer quelques images qui meubleront le vide en
attendant la rencontre de ce soir, avant de se faire expulser sans ménagement
de l’enceinte. Avant l’entraînement, une conférence de presse obligatoire avait
amené Didier Deschamps et Hugo Lloris devant les médias, et on ne pouvait
y assister sans une accréditation spéciale, différente de celle donnant accès à
la tribune de presse.
Bref. La spontanéité a depuis longtemps disparu du football
des hautes sphères, où tout est programmé, cadré, minuté. Cet Euro laissera
sans doute encore moins de place que les précédents à l’imprévu et à la liberté
de mouvement, en raison du contexte sécuritaire que l’on sait. Et qui n’a pas
l’air de traumatiser les Bleus, si l’on en croit Paul Pogba, interrogé par Le Monde : « On
n’en a pas parlé entre nous. Ce n’est pas parce qu’il s’est passé ce qui s’est
passé que ça va se passer pendant l’Euro. Ils vont faire attention, tout sera
plus sécurisé. Espérons que tout se passera bien. Mais il ne faut pas y
penser. »
Il va falloir tâcher de penser à autre chose, en ces
temps également troublés par un conflit social dur. « Une grande
compétition, surtout quand le pays connaît des soucis sociaux [essayez de
répéter dix fois « soucis sociaux » très vite, pas facile], permet au
peuple français de s’évader », assure Didier Deschamps à L’Équipe.
Les grèves massives annoncées sur le RER B et D risquent
quant à elles de l’empêcher d’accéder au Stade de France aujourd’hui. Hugo
Lloris espère que « ça ne va pas gâcher la fête. Une
compétition comme celle-là, sur le sol français, c’est une chance. On doit tous
montrer une belle image de notre pays. » Le gardien des Bleus n’a, en
revanche, pas voulu s’exprimer sur le contenu de la loi travail, ni indiqué
s’il était favorable ou non à une réécriture de l’article 2.
Henri
Seckel
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