Journée du bégaiement : "T'es bourré ou quoi ?" Non, je suis bègue depuis mes 5 ans Publié le 22-10-2015 Par Vincent Valdelievre Ingénieur en télécommunication
LE PLUS. Ce 22 octobre est la journée mondiale du bégaiement. Ce trouble de la parole touche 1% de la population française et près de 55 millions de personnes dans le monde.
Comment vit-on avec ? D’aussi loin que Vincent Valdelievre,
32 ans, s’en souvienne, il a commencé à bégayer dès ses premiers mots. Témoignage.
Dès que j’ai commencé à parler, j’ai bégayé. Je n’ai subi aucun
traumatisme, c’est venu comme ça.
Quand j’ai prononcé mes premiers mots, mes parents ont
immédiatement compris que j’avais un trouble de la parole. J’ai très vite été
pris en charge par des orthophonistes et des psychiatres. Avec plus ou moins de
succès.
Aujourd’hui, j’ai 32 ans, je bégaye
et je suis toujours suivi.
En CP, lire à voix haute était difficile
Mes premiers souvenirs remontent au CP. Je me rappelle avoir eu
quelques difficultés à lire à voix haute. Comparé aux autres, je trébuchais sur
les mots, j’hésitais, j’avais du mal à finir les phrases. Dès qu’il fallait
apprendre une poésie par cœur, puis la réciter devant toute la classe, je
bloquais.
À cet âge, je n’ai pas ressenti cette
différence comme une honte. J’étais simplement surpris de ne pas être comme les autres.
Certainement parce que j’ai eu la chance d’être toujours bien entouré de mes
amis, de ma famille. Personne ne s’est moqué de moi.
Quelques railleries sont venues plus
tard, au collège.
"Bah,
là, ça fait une minute que tu ne bégayes pas"
Tout petit, j’avais le sentiment que mon bégaiement était
l’une de mes caractéristiques, mais arrivé dans l’adolescence, cela s’est
transformé en différence. Dans la cour de récréation, je voyais souvent
d’autres élèves me regarder bizarrement. Jamais personne n’est venu me parler
en face, mais je pense que derrière mon dos, on se moquait de moi.
Mal à l’aise, j’ai tenté de cacher mon bégaiement du mieux
que je le pouvais. Je parlais moins et je me mettais systématiquement en
retrait. Lorsqu’il y avait des lectures, ou des interrogations orales, je
m’appliquais à aller voir les professeurs pour leur parler de mon problème. La plupart étaient bienveillants, mais il arrivait qu’un enseignant
insiste.
"Bah, là, ça fait une minute que tu ne bégayes pas, donc je
pense que tu peux très bien aller au tableau."
Comme s’ils savaient ce qu’il y
avait de mieux pour moi…
Tout dépend du moment
Ce que les gens ont parfois du mal à
comprendre, c’est que mon bégaiement est plus ou moins intense selon l’instant.
Tout dépend de mon stress, de la situation dans laquelle je me trouve, de mon
état de fatigue, mais aussi de mon interlocuteur. Je serai toujours plus à
l’aise à discuter en face d’une personne, autour d’un café, que lorsque je dois
parler au téléphone ou que je me retrouve face un auditoire plus important.
Si on me pose des questions plus ou
moins gênantes, je peux rapidement me bloquer. C’est, par exemple, très
difficile pour moi d’interagir dans une dispute.
J’ai aussi plus de mal à questionner les gens. Il m’est déjà
arrivé de me retrouver devant un prof qui voyant mon visage se crisper et les
mots manquants a pris peur. Parce que j’étais subitement silencieux, il a cru
que je faisais un malaise et a insisté pour que je m’allonge au sol alors que
j’allais très bien.
Les
gens finissent mes phrases, mais ça ne me dérange pas
Que les gens finissent parfois mes phrases
ou qu’ils me regardent différemment ne m’a jamais dérangé. Je les comprends. Ça ne
doit pas être évident de me parler quand mes hésitations sont trop prononcées.
Quelque part ça minimise l’impact de mon bégaiement. Je me dis que les gens ne
sont pas focalisés sur mon trouble de la parole. Ça me rassure.
Durant ma scolarité, je n’ai jamais eu de gros soucis. Au
bac de français, j’ai expliqué ma situation au professeur qui a été très
indulgent et a accepté que j’écrive mon plan sur papier. J’ai eu une bonne note.
Lors de certains oraux, pour des
stages par exemple, il m’arrivait d’enregistrer ma voix. J’enclenchais le son qui
me présentait, je préparais soigneusement un power point, puis mes
interlocuteurs m’interrogeaient par la suite. Dans ma lettre de motivation, je
n’hésite pas à en parler pour que les gens soient prévenus.
J’ai eu de la chance, mon bégaiement ne m’a porté aucun préjudice.
En revanche, je suis peut-être passé à côté de certaines embauches, mais
j’estime que ce n’est pas bien grave.
J’avais
peur que l’on se moque de moi
Du côté de ma vie privée, c’est un peu différent. Il m’a
fallu plus de temps pour avoir confiance en moi. À
chaque fois que je rencontrais une fille, mon cœur s’emballait et
systématiquement je stressais. J’avais beau essayer de masquer mes angoisses par le
silence, j’étais frustré de ne pas être aussi expansif que je l’aurais
souhaité.
Oui, j’aurais aimé être plus avenant, mais la peur que l’on
puisse se moquer de moi me tétanisait. Parfois, quand j’abordais une fille dans
une soirée, j’étais tellement stressé que j’avais du mal à sortir les premiers
mots, simplement pour me présenter. Et pourtant, ce
n’était pas une question piège. Certaines souriaient et me lançaient :
"Mais, t’es bourré ou
quoi ?"
Depuis, j'ai compris que la meilleure façon d’éviter ce
genre de remarques était de parler de mon bégaiement le plus vite possible.
Aujourd’hui,
je n’ai plus rien à prouver
Avec l’âge, je crois que ma confiance en moi a repris du poil de
la bête. Ma posture professionnelle, le fait que je sois marié et que j’ai un
fils, m’ont convaincu que je n’avais rien à cacher.
Le sport est aussi primordial à mes yeux. Je pratique le rugby et
la boxe. J’ai eu besoin de me conforter par le physique.
Aujourd’hui, je n’ai plus rien à prouver. J’ai continué à
voir un orthophoniste. J’y apprends des
techniques, c’est un peu un coach mental. J’essaye de penser positivement, de me
convaincre que je n’ai rien à craindre.
Mon
bégaiement ne disparaîtra pas. Il est ancré en moi
Mon bégaiement a toujours été en dents de scie. Je suis
capable d’enchaîner une très bonne semaine avec une autre plus
compliquée. En 5e ou lors de ma première année de Maths Sup, je me
souviens d’avoir eu des années très fluides.
Même si j’ai l’impression de m’être amélioré, je sais que
mon bégaiement ne disparaîtra jamais complètement. C’est ancré en moi de manière
pensée. Evidemment, c’est un handicap car certaines choses me prennent plus de
temps et d’effort.
Tout ce que j’espère, c’est de vivre avec le mieux possible. Ce qui me rassure, c’est que j’ai l’impression qu’on en parle beaucoup
plus facilement aujourd’hui qu’il n’y a 20 ans. Avant, je me sentais seul.
Heureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
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