« Laissé pour mort à l’Everest » en 1996, l’Américain Beck
Weathers a réappris à vivre
LE MONDE | 18.10.2015 à 21h28 • Mis à jour le 19.10.2015 à 11h55
Le 10 mai 1996, l’Américain Beck Weathers, alors âgé de 49 ans, survit
miraculeusement à la tempête qui a coûté la vie à huit membres de deux
expéditions commerciales sur les flancs du mont Everest
(8 848 mètres). A l’occasion de la sortie en salles à la fin de
septembre de la superproduction Everest, réalisée par
l’Islandais Baltasar Kormakur – et inspirée du livre Tragédie à
l’Everest (Presses de la Cité, 1998), du journaliste américain Jon
Krakauer –, qui relate ce tragique épisode de l’histoire du point culminant du monde, les éditions Glénat publient Laissé
pour mort à l’Everest, la traduction du récit de Beck Weathers parue
en 2000 en langue anglaise.
Dans ce livre à deux voix, Beck Weathers et son épouse, Peach, content sans
concession les années de vie commune dominées par l’obsession de Beck pour la
montagne, et la manière dont ils ont vécu et péniblement surmonté le drame de
la « mort » de Beck. Ce dernier se souvient notamment avoir « quitté
la vie » au-dessus de 8 000 mètres d’altitude avant que
la « vision » de sa femme et de leurs deux enfants,
alors adolescents, ne le pousse à« revenir d’entre les morts ».
Beck Weathers relate, sans se l’expliquer, comment, désorienté, quasi aveugle,
les deux mains gelées et le visage rongé par le froid, il est redescendu seul
au camp 4 (à 8 000 mètres), où sescompagnons l’ont installé seul dans une
tente, convaincus qu’il ne passerait pas la nuit.
Finalement évacué par hélicoptère, l’alpiniste a perdu son nez, sa main
gauche et une partie de la main droite. Aujourd’hui âgé de 68 ans, Beck
Weathers exerce toujours la profession d’anatomopathologiste, à Dallas, au
Texas, et a embrassé une carrière de conférencier. Il se confie au Monde dans
une interview.
Le personnage interprété par l’acteur texan Josh
Brolin dans le film « Everest » n’est guère sympathique...
Le Beck Weathers du film fait
effectivement figure de véritable salaud. Il profère des paroles inappropriées
et impolies que je n’aurais jamais pu imaginer.
Comme lorsqu’il demande à Ang Dorje Sherpa, notre sirdar [chef des
guides d’altitude népalais de l’expédition], s’il parle anglais… Ça m’a mis
en colère quand j’ai vu le film, car je suis quelqu’un d’assez ouvert et
amical, et j’ai le sens de l’humour. Je me suis interrogé sur les raisons
qu’avait la production de rendre mon
personnage aussi superficiel et détestable, même si elle lui insuffle un peu
d’humanité au fil de l’histoire. J’imagine que la tentation était trop forte
pour un scénariste de Hollywood de camper le
personnage d’un Texan conservateur autrement que sous les traits du stéréotype
de la grande gueule et du vantard… L’avantage pour le salaud que je suis à
l’écran, c’est que ce salaud est plutôt beau gosse et qu’il est marié à Robin
Wright [qui incarne son épouse, Peach Weathers].
Le film est-il néanmoins réussi ?
Je le trouve d’une qualité technique
extraordinaire. Il réussit à recréer l’Everest,
et l’ambiance est assez fidèle à la réalité, à l’exception de la scène de ma
prétendue chute sur une échelle traversant une crevasse, du scandale que
j’aurais fait à Rob Hall [l’organisateur néo-zélandais de son
expédition, mort lors de la tempête] pour qu’il vienne me secourir et
de mes éructations sur la mauvaise qualité du service par rapport à ce que m’a
coûté l’expédition. Tout cela est de la pure fiction. Jamais personne ne se
serait adressé de cette manière à Rob Hall, qui était un type sympa, mais qui
ne se laissait en aucun cas marcher sur
les pieds.
Qu’est-ce qui vous a amené sur l’Everest
en 1996 ?
J’ai été dépressif pendant une bonne
vingtaine d’années, dès le début de ma vie de jeune adulte. J’ignore totalement
l’origine de ce mal. C’était simplement une profonde tristesse et une absence
d’espoir qui m’ont poussé à deveniraccro
à l’exercice physique. Car quand j’y soumettais mon corps, mon esprit
s’allégeait. Je me couchais vers 20 heures chaque soir et je me levais
chaque matin à 4 heures pour effectuer jusqu’à
dix-huit heures d’entraînementphysique par
semaine. J’ai transformé mon corps de citadin en corps d’athlète et je me suis
mis à gravir des
montagnes. Le défi des sept sommets [qui consiste à gravir le sommet le plus élevé de chacun
des sept continents, lancé par le Texan Richard Bass dans les années 1980] s’est
peu à peu imposé à moi. Richard
Bass s’y était engagé à un peu plus de 40 ans, et j’appartenais à la même
tranche d’âge. Je ne pensais pas forcément aller au
bout, mais chaque fois que j’avais gravi un de ces sommets, j’avais le
sentiment que c’était une bonne chose de faite, assortie d’un superbe voyage. On ne peut nier qu’aller
en Antarctique ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée est
une aventure en soi…
Nombre de gens qui s’attaquent à l’Everest prétendent,
comme l’a dit l’alpiniste britannique George Mallory, qui y a trouvé la mort
en 1924, que c’est « parce qu’il est là ». Quelles étaient vos
raisons d’y aller ?
Les gens qui prétendent aller sur
l’Everest « parce qu’il est là » ne croient pas
réellement à ce qu’ils disent. C’est un raccourci, une manière d’esquiver, de
ne pas révéler les
détails de leur vie intime. Aucun d’entre nous n’y va pour cette seule raison.
Chaque individu dans chaque groupe qui s’y attaque a ses raisons
– personnelles et complexes – de se trouver là.
Pour moi, c’était la quête d’un dépassement physique, un but après être devenu
totalement dépendant à la pratique d’activités physiques à cause de ma
dépression. La dépression m’a quitté car j’ai décidé de vivre avec
optimiste, mais je n’affirme pas que j’en suis guéri à jamais.
Comment expliquez-vous qu’on ait pu vous laisser pour
mort là-haut ?
On m’a laissé pour mort ou on m’a
jugé trop esquinté pour tenter de
me sauver,
par trois fois en tout. D’abord, ma camarade d’expédition, la Japonaise Yasuko
Namba, et moi avons été laissés sur une pente de glace et de rochers au bord de
la face du Kangshung [face est de l’Everest] parce que nous
n’avions plus la force de descendre.
Puis, le lendemain, quand d’autres membres des expéditions sont venus nous examiner,
même si nous nous accrochions encore faiblement à la vie, nous étions déjà
« partis » tellement loin, avec nos visages recouverts d’une couche
de glace, qu’ils ne pouvaient imaginer qu’on avait la moindre chance de survivre.
Ils ont alors pris la décision de nous
laisser mourir. C’était un cas de tri médical comme ceux auxquels on est
confronté pendant les guerres : une sélection des plus classiques dans ce
type de circonstances…
La situation s’est reproduite quand j’ai réussi à redescendre au camp 4 après m’être
inexplicablement relevé. Mes mains et mon visage étaient si abîmés que les
autres étaient convaincus que je ne passerais pas la nuit. Et comme personne
n’avait très envie de vivre cette expérience à mes côtés, ils m’ont installé
seul dans une tente. Je n’en tiens rigueur à personne et je n’éprouve aucune
colère. Quiconque va sur l’Everest en s’imaginant qu’on lui sauvera la vie [dans
de telles circonstances] n’a rien à faire là-bas.
C’est de mon propre chef que je suis monté là-haut et ce sont mes jambes qui
m’ont porté. Sur place, chacun essaie de faire au mieux et ceux qui n’ont pas
vécu une telle tempête ne peuvent comprendre la terreur, le stress et l’épuisement
auxquels on est soumis. Dans une telle situation, chacun sent qu’il a de très
grandes chances de ne pas redescendre et de mourir.
Les autres ont fait au mieux et je ne peux leur en vouloir,
car, finalement, je suis rentré, je vais bien et je suis heureux. Mais je pense
à Yasuko, qui était une petite femme toute frêle. Si on avait redescendu son
corps léger, elle serait morte dans une tente, accompagnée, et pas toute seule
sur la glace.
Vous souvenez-vous de votre errance pour redescendre
seul au camp 4 ?
J’ai littéralement gelé à mort, et
ce n’est pas plaisant. Mais on finit par ne plus du tout sentir le
froid. On est comme anesthésié et on trouve une certaine paix quand la fin
approche. En revanche, je n’ai absolument aucun souvenirde
la quinzaine d’heures que j’ai passées, inconscient, face contre la glace,
avant de me relever.
Quand, bizarrement, je me suis réveillé, j’ai eu une vision de ma femme et de
mes enfants. Et si vous étiez convaincue que vous allez mourir dans une heure,
je suis sûr qu’il en irait de même pour vous. Vous « verriez » ceux
que vous aimez… Plus tard, quand les autres m’ont aidé à redescendre du
camp 4, je n’avais mal nulle part, contrairement à ce que j’ai lu ultérieurement
dans des articles de presse me décrivant alors comme hurlant de douleur. Tout
en moi était mort, et ce qui est mort ne génère aucune douleur. A ce moment-là,
je ne pensais à rien, surtout pas à mon avenir.
Il s’agissait de se concentrer sur l’instant présent.
Comment était-ce d’être mort ?
Je ne l’ai vécu qu’une fois, aussi
je ne peux généraliser [rires], et je n’étais
mort que dans l’esprit des autres. Etre mort est sûrement moins difficile que
d’être en train de mourir, puisque ça consiste en un sommeil sans rêve… Et puis
ma prétendue mort n’a duré que quelques heures. Du coup, le stress et la tristesse
ont vite cédé le pas, chez les miens, à l’espoir et à l’optimisme.
Scientifiquement, je suis incapable de dire comment
j’ai pu survivre, mais je portais des vêtements noir et rouge, qui emmagasinent
la chaleur des rayons du soleil, et je suppose que j’en avais suffisamment
absorbé. Puis, quand je me suis remis à bouger,
j’ai immédiatement recommencé à générer de
la chaleur. J’ai quand même craint d’avoir grillé irrémédiablement des neurones, dont j’ai grand besoin dans mon
activité d’anatomopathologiste, mais il semble qu’ils se reconstituent, pourvu
qu’on ait continué à respirer et
à pomperle
sang vers le cerveau.
Comment expliquez-vous l’énorme retentissement de ce
drame ?
Les deux expéditions touchées par ce
drame ont suscité un énorme intérêt parce qu’elles étaient suivies quasi en
temps réel aux Etats-Unis, notamment. Sandy Hill Pittman [l’épouse de
Robert Pittman, cofondateur de la chaîne MTV] et le journaliste
Jon Krakauer envoyaient respectivement des comptes rendus quotidiens à NBC
Interactive Medias sous forme de blog vidéo et à Outside Magazine.
Des médias avaient
investi dans cette histoire sans savoir qu’elle
allait tourner aussi
mal, et elle a été révélée principalement sur Internet, ce qui lui a donné une
ampleur qu’on ne soupçonnait pas à l’époque. Là-bas, nous ne nous rendions pas
compte de ce qui se passait.
Qu’est-ce qui vous a décidé à raconter votre
histoire dans un livre en 2000 ?
On m’a tout de suite proposé
d’écrire un livre, mais Jon Krakauer, qui participait à la même expédition que
moi, avait déjà accompli un travail formidable avec Into Thin Air [Tragédie
à l’Everest], en 1997, et je ne voyais pas l’intérêt d’en faire une version
allégée. Je pensais, en revanche, que le public pourrait s’intéresser aux
raisons de l’attraction d’un homme pour cette montagne, au prix qu’il a payé
pour y accéder,
et à la reconstruction à laquelle il a dûprocéder quand
tout s’est effondré.
La littérature de montagne consiste
majoritairement en des récits de types qui gonflent la poitrine parce qu’ils
ont vaincu des sommets techniques. Ce n’était pas du tout mon histoire.
J’ai plutôt été témoin des dommages collatéraux que cause le non-retour
d’un alpiniste chez lui, le vide abyssal qu’il a laissé, surtout s’il y a des
enfants, et cet aspect valait la peine d’être décrit. Peach et moi n’avons pas
du tout conservé les mêmes souvenirs de ces épisodes, et pourtant nous en
donnons chacun très honnêtement notre version. Le livre ne nous a pas servi de
thérapie de couple, mais il ne nous épargne ni l’un ni l’autre.
Vous avez d’abord raconté votre histoire dans des
conférences…
Je me suis mis à travailler comme conférencier deux ans après mon retour
de l’Everest. J’ai toujours été un conteur dans l’âme, mais je n’avais rien de
vraiment intéressant à dire jusqu’à ce que cette incroyable histoire m’arrive.
Je ne me lasse pas de la raconter, car j’ai besoin de l’entendre plus que
quiconque. La dire et la redire,
c’est la revivre,
et ça renforce la leçon que j’ai reçue sur l’Everest. Je n’ai jamais perçu
d’intérêt morbide de la part de mes divers auditoires, car il existe une sorte
d’admiration sacrée du public par rapport à cette montagne. Ce drame s’est
produit suffisamment tôt dans mon existence pour me permettre d’en changer le
cours.
Pourquoi était-il devenu nécessaire de changer ?
Quand je suis parti en expédition
pour l’Everest, j’étais convaincu que je remplissais parfaitement mon rôle
d’homme. Je travaillais dur et je subvenais très largement aux besoins de ma famille. Je ne me droguais pas et je buvais de
l’alcool avec modération ; je n’étais
pas un coureur de jupon et j’aimais immensément ma femme et mes enfants. J’ai
simplement fait l’erreur de penser que
cela suffisait. Mais c’était complètement faux. Je ne leur donnais aucune
preuve que j’étais vraiment là pour eux. J’étais simplement trop absorbé et
trop absent, et c’était un énorme stress pour Peach que de s’inquiéter de ma
sécurité et de s’occuper des enfants lorsque j’étais en expédition. J’ai dû opérer un
changement drastique et délibéré dans mon existence, sans lequel j’aurais perdu
Peach, ce dont je ne me serais jamais remis, parce qu’elle est l’amour de ma
vie. Ce qui s’est passé sur l’Everest m’a contraint à toutréévaluer et réexaminer, et enfin à vivre. Je suis grand-père depuis un an
et demi, heureux de vieillir avec
ma femme, et pas pressé du tout de mourir pour de bon.
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